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Jimmy Lévy, l’interview

Écrit par sur 3 mai 2020

Bonjour Jimmy, quel plaisir de faire avec toi une balade artistique sur notre Web Magazine  « Au Passage Des Artistes », surtout en cette période compliquée de confinement

Un Papa télégraphiste, une Maman Secrétaire Bancaire, d’où te vient ce goût pour la scène ?
La fascination initiale vient certainement de ma rencontre fortuite avec Fernand Raynaud, à l’âge de 11 ans. Il était client de la banque où travaillait ma mère à Genève, et venait régulièrement y déposer l’argent liquide de ses cachets, qu’il soustrayait gaiment au fisc français. En 1964 il était au faîte de sa gloire, grande vedette de télévision et de radio, où ses sketchs passaient en boucle, et que je m’amusais à imiter en famille et pour les copains. Un jour que je venais chercher ma mère à la banque après l’école, il y avait un monsieur qui faisait un raffut du diable au guichet, hurlant et insultant le personnel, odieux, exigeant qu’on s’occupe de lui dans la minute, visiblement éméché. C’était lui, le comique que j’admirais et qui me faisait tant rire à l’époque, mais sous son jour le moins flatteur. Fernand Raynaud était à la fois un génie comique et un ivrogne, un terrien désenchanté par sa propre gloire. Ce moment a dû s’inscrire dans ma mémoire d’enfant comme un mystère, celui de l’homme le plus drôle du moment et de sa part d’ombre, son tragique.
Tu fais des études de philosophie, l’écriture et la littérature t’ouvraient déjà les bras ?
J’ai traversé la vie en boulimique de tout. D’art, d’amour, de savoir, de pouvoir, de plaisir. Pareillement pour mes études universitaires à Genève, où je bouffais à tous les râteliers : littérature moderne, littérature du Moyen Âge, grec ancien, hébreu biblique, littérature comparée, philosophie, linguistique, espagnol…cette fringale de savoir humaniste ne m’a jamais quittée, même si je l’ai longtemps masquée sous l’apparence du producteur de spectacles, homme de pouvoir et d’argent. Depuis quelques années, elle reprend le dessus et fait de moi un écrivain. Comme si j’avais fait un long détour pour en revenir à ce que je suis.

Premier One – Man- Show en 78, c’était plus simple, plus accessible à l’époque ?
À l’époque j’avais 25 ans, j’étais toujours étudiant, peintre, musicien, tout me paraissait possible, on faisait tout avec rien, on tirait sa légitimé de ce qu’on faisait, même si c’était improvisé, maladroit, approximatif. On avait cette insouciance. Ce goût du risque, cette absence de peur du lendemain. J’ai monté mon premier spectacle (le one man show de Pierre Miserez à Genève) en ne connaissant strictement rien au monde du spectacle. C’est arrivé par hasard, au hasard d’une rencontre avec Miserez dans une brasserie où il faisait le zouave pour amuser la galerie. Je lui ai demandé pourquoi il ne faisait pas un spectacle de ses pitreries improvisées. Il n’avait jamais joué de seul en scène avant ça, je n’en avais jamais produit, et nous n’avions pas la moindre idée de comment ça pouvait se passer. Et miracle : ça a marché. J’y ai vu un signe, et découvert ma soif de spectacles. Pour l’anecdote, Miserez sur scène portait un chapeau mou, jouait les crétins, les candides, incarnait un personnage pittoresque qui ressemblait beaucoup à celui de Fernand Raynaud 15 ans plus tôt.
Jimmy Lévy Producteur de grands noms de la scène : Dany Boon, Gad El Maleh, les Vamps, Bigard… Comment es tu arrivé dans ce milieu ?
Lorsque je suis arrivé à Paris en septembre 1982 avec ma bite, mon couteau et dix-mille balles en poche (l’équivalent de 1500 €), j’avais déjà produit quelques spectacles et tournées en Suisse ( Jean-Luc Bideau, Guy Bedos, Maxime Leforestier, Ray Charles, etc. ) et surtout je venais d’organiser un très gros festival d’humour à Pully près de Lausanne, où j’avais pu inviter l’essentiel des vedettes comiques de l’époque, mais aussi les nouveaux talents. Je suis arrivé avec un embryon de réseau, dont Jean-Michel Boris, directeur de l’Olympia, des tourneurs et des impresarios parisiens, et pas mal d’artistes. Mais Paris, c’était le saut dans l’inconnu, comme pour tout provincial qui débarque. J’ai vite compris que le métier que je voulais exercer était à inventer, qu’il n’existait pas tel que je l’imaginais. Il a fallu du bagout, du bluff, du flair, pour y arriver. Dernier arrivant, je ne pouvais pas prétendre produire les stars du moment ( Bedos, Coluche, Le Luron, etc.) Il fallait donc que je déniche ceux qui un jour prendraient leur place. C’était ma seule chance de réussir. Mon principal instrument de travail a été mon pif

Les jolis souvenirs ne me tuent plus, ils se sont usés à force d’être toujours les mêmes, en 2017 ton premier Roman, d’où as-tu puisé ton inspiration pour petites reines ?

« Petites reines » a été une expérience littéraire magnifique. Pendant plus d’un an d’écriture j’ai revêtu le costume, le corps et l’âme de deux femmes, chacune à un bout de la vie. J’ai vécu en elles, d’elles, pour elles. J’ai parlé, pensé, ressenti comme je crois que les femmes le font. Je me suis placé dans une zone d’inconfort total, sur le fil du genre, de la différence sexuelle. Je n’ai pas su m’expliquer pourquoi j’écrivais ce roman jusqu’au deux tiers du livre. Je ne l’ai pas cherché. Ça relevait de l’écriture initiatique pour moi. J’écrivais ça en espérant découvrir pourquoi je l’écrivais. Et un jour, au deux tiers du bouquin, ça a jailli comme une évidence. Je ne vous dis pas laquelle pour préserver la découverte aux futurs lecteurs. Mais la procédure de l’inspiration reste pour moi une énigme.

Je ne sais pour quelle raison, je sens dans tes mots un paradoxe, un mélange entre mélancolie, optimisme, cynisme et réalisme . Est-ce le cas ?
J’évite l’auto-analyse, comme je m’abstiens le plus possible d’être l’exégète de mes propres textes. Je suis le moins qualifié pour me lire. Lorsque je me relis, j’ai aussitôt envie de me corriger. Heureusement qu’il y a des délais d’édition et un moment où ça s’arrête. Sinon j’écrirais le même livre depuis des années. Il faut de la mélancolie pour écrire quelque chose comme un roman, autre chose que de la littérature de divertissement. Je suis optimiste dans le sens où le suicide me paraît une solution raisonnable à un problème que nous ne comprenons pas : nos vies. Une solution trop raisonnable à mon goût. Je ne crois pas être cynique. Je dirais plutôt désenchanté. Parce que dans désenchanté, ça continue de chanter, et que le chant est la source de toute littérature. Je ne sais pas ce qu’est le réalisme, sinon la chose dont il faut maintenir l’illusion pour qu’une fiction fonctionne. Une fiction réaliste, c’est celle à laquelle on croit. Sinon, je suis assez pragmatique au quotidien

Comment vis tu cette parenthèse de confinement ?
Le confinement fait partie de la vie d’écrivain, ce n’est donc pas une nouveauté ou une exception pour moi. C’est un état. Ce qui vient s’ajouter à cet état dans le confinement généralisé, c’est l’absence d’imprévu. Les rencontres, la parole discutée, la fête, la séduction. La part de vie qui constitue la respiration nécessaire à écrire. Mais rassurez-vous, comme je continue de l’imaginer, je continue d’écrire. Je trouve plus souvent la vérité dans la fiction d’une vie que dans ma vie fictive.
Que faut-il avoir comme qualités pour réussir dans le domaine artistique en plus du don ?
Je ne sais pas ce qu’est le don, sauf une offrande qu’on fait à soi-même. Le don est ce que l’on s’octroie comme un cadeau plutôt que comme une tare : soi. Si vous observez bien vous verrez que la plupart des artistes qui réussissent et s’épanouissent ont transformé ce qu’ils prenaient pour une tare en qualité primordiale à leur inspiration. On n’est doué que de ses failles. Le reste, c’est de la sueur, de la persévérance.

Après le Palais des Glaces, le Palace comme Directeur Artistique, tu es actuellement propriétaire de La Divine Comedie, sans jeu de mot allons nous vers une divine tragédie du monde du spectacle ?
Nous allons vers une catastrophe plus grave et plus longue que tout ce que nous savons entrevoir : un chaos. Plus rien ne sera comme avant, pour le meilleur et pour le pire. La dépendance économique de la culture, son statut de « produit », corvéable au gré du marché, est à son comble avec cette crise sanitaire. Car le sanitaire révèle le politique. La panique est dans les esprits. On pense masqués. Il faut qu’un monde se désagrège pour qu’il serve de fumier à celui qui lui succèdera. J’ai du pif, mais pas assez pour anticiper ce que ce monde sera. En attendant il y a, il y aura, des morts. Mais la Divine Comédie sera toujours là.
Si j’y suis. Si vous y êtes.

On y sera tous au Théâtre , dès que la vie reprendra son chemin…

Merci infiniment cher Jimmy à très vite


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