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« On est tous le vieux d’un autre » : voyage au bout de nos préjugés

Elle traverse la salle remplie de spectateurs d’un pas lourd et laborieux. Il faut dire qu’elle porte le poids de la vie à 85 ans. Perruque grisonnante sur la tête, blouse de la Blanche-Porte autour de la taille et pantoufles roses aux pieds, Joséphine est une grand-mère du Sud de la France qui n’a pas la langue dans sa poche. Surtout pour dire des choses racistes. Soutenue par sa canne qui a corrigé de nombreuses personnes au cours de sa vie, elle raconte un périple qu’elle n’est pas près d’oublier…

 

Cap sur l’Egypte : le séjour d’une vie  

Tout commence avec ce loto organisé par le village de La Bouilladisse un week-end d’été. Le Maire, Ignace, insiste pour que Joséphine, interprétée par la comédienne Anne Cangelosi, y participe. Chose étonnante, tous les villageois se concertent pour lui faire gagner un voyage dans le but d’aller admirer l’obélisque…  Ils la poussent littéralement à sauter dans son avion et lui souhaitent « un aller sans retour », bien contents de se débarrasser de cette grand-mère au caractère bien trempé. Sauf que Joséphine, qui rêvait de Paris, atterrit en Egypte. C’est la panique pour cette mémé raciste : il y a des étrangers partout.

Nous voilà embarqués à ses côtés dans une croisière de six jours sur le Nil. On se délecte du storytelling mené d’une main de maîtresse faisant parfois référence au passé du personnage. « On croirait entendre les cigales, on revit un moment de la résistance…», affirme Alexandre Delimoges, le metteur en scène.

D’ailleurs la scénographie, pleine de simplicité, est terriblement efficace : une chaise par-ci, une mallette par-là. Avec quelques photos grand format, Joséphine nous plonge tour à tour dans différentes atmosphères, celles du bateau, du désert, du souk…

« J’ai créé une mise en valeur des plus simples, une mise en scène esthétique et qualitative où l’on retrouve le personnage soit chez elle, un salon suranné, soit dans une chambre de retraite impersonnelle », explique le metteur en scène.

Grand-mère sur scène

Dans le rôle de cette octogénaire aussi détestable qu’hilarante et touchante, Anne Cangelosi, brillante comédienne, nous fait découvrir sa troisième création co-écrite avec Alexandre Delimoges. La détentrice du prix « Meilleur Spectacle Festival d’Avignon 2018 », inspirée par le talent de la comédienne suissesse Zouc, nous fait rêver avec une interprétation des plus réussies.

Son accent du Sud, elle le maîtrise autant que ses répliques cinglantes sur les touristes étrangers. Même les jeunes en prennent pour leur grade. Elle se moque, râle, peste, le tout saupoudré d’une langue chantante qui la rendent… vraiment très drôle. Elle prend parfois les spectateurs à partie : « On s’est compris ? On s’est compris », et n’a pas peur de les regarder droit dans les yeux. On retrouve sous les feux des rampe la verve et la franchise de certaines personnes âgées. Celles qui remettent les gens à leur place dans les queues des supermarchés. Celles que l’on croise dans les salles d’attente chez le médecin. Peut-être mêmes les nôtres dont on ne connaît pas toujours l’histoire, et qui au fond, nous attendrissent. Dans ce spectacle, une grand-mère très réaliste a voix au chapitre. Et c’est plutôt rare.

Pourquoi avoir choisi de jouer une grand-mère ? Anne Cangelosi nous a confiés que c’était la sienne, Paulette, qui l’avait inspirée. Un hommage donc, mêlé à l’intime conviction que ce personnage pouvait toucher le public. « Aujourd’hui les gens sont en manque de valeurs et je pense que la grand-mère est une valeur-refuge. Une valeur à laquelle on tient beaucoup », précise Anne Cangelosi.

 

S’attaquer à la xénophobie et au racisme avec audace

Dans ce seul en scène, dites adieu au politiquement correct ! Tous les préjugés sur les étrangers y sont rassemblés. Et vas-y que les Américains sont des cons, que les Chinois sont fourbes, que les Arabes ça vole, que les Polonais ça picole… C’est bête, c’est méchant, mais c’est surtout la plus grande manifestation de l’ignorance. Une ignorance à laquelle il n’est jamais trop tard de s’attaquer. En se confrontant à l’Autre et en découvrant à quel point c’est une incroyable source de richesse. C’est valable pour les étrangers, mais aussi pour ceux qui ont une autre préférence sexuelle, qui sont d’une autre religion, génération… Car les préjugés de Joséphine n’ont d’égal que ceux dont elle est victime elle-même en tant que « vieille ».

Plus qu’un voyage culturel, c’est un voyage initiatique qui a une grande résonnance avec l’époque actuelle. Même si la bataille contre les idées préconçues ne date pas d’hier. Platon disait bien : « J’ai l’air, en tout cas, d’être plus sage que celui-là, au moins sur un petit point, celui-ci précisément : que ce que je ne savais pas, je ne croyais pas non plus le savoir ! ».  

Vous pensez que ce spectacle a l’air génial ? Ne croyez pas savoir, allez vérifier par vous-même au Théâtre du Gymnase Marie Bell.

 

ON EST TOUS LE VIEUX D’UN AUTRE 

Actuellement au Théâtre du Gymnase Marie-Bell à Paris

Auteurs : Anne Cangelosi et Alexandre Delimoges
Artiste : Anne Cangelosi
Metteur en scène : Alexandre Delimoges

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